Dehors

Voici une espèce de variation sur le mot-thème « Dehors ». Défi d’écriture sur Babelio qui m’avait inspiré… mais pour lequel je suis arrivé trop tard ! Pas grave.
Je dédie cette prose, notamment la dernière partie, à Axel Kahn, qui vient de nous quitter.

La femme allongée sur la table d’accouchement est livide. Cela fait deux heures que les contractions l’épuisent, que ce bébé ne sort pas, qu’elle n’arrive même plus à crier d’ailleurs. Et maintenant, ses doigts la picotent. Envie de vomir. La tête qui tourne, elle se… dédouble, bascule en arrière, sans fond en arrière… un visage au-dessus d’elle lui parle, mais aucun son ne l’atteint et ce pantin de blanc vêtu disparaît sans raison, plus rien n’a de sens… s’accrocher… s’accrocher… mais à quoi ?

L’anesthésiste n’a pourtant eu que quelques secondes d’inattention. Lorsqu’il se rend compte du teint cadavérique de cette femme et qu’il regarde le moniteur, une brusque montée d’adrénaline le fait tressaillir.

— Ça va pas, ça va pas du tout !

Sa voix est assez forte pour couvrir le bruit, mais pas assez pour déclencher la panique. Il surveille l’écran où les rythmes cardiaques de la mère et de l’enfant flottent de plus en plus.

La sage-femme appuie sur le bouton d’urgence. Personne ne bronche, chacun sait exactement ce qu’il a à faire. Lorsque la gynéco entre, la tablette avec les instruments est prête et l’accouchée anesthésiée repose dans une odeur de sang. Le scalpel relevé, elle ne dit rien, regarde un instant le visage de la parturiente, se concentre un autre instant sur le ventre, puis d’un geste précis tranche la peau au ras du pubis.

Cela n’a duré que quelques dizaines de secondes. Je naissais enfin, criant et pleurant, petit gnome indifférent à la femme qu’on s’efforçait de sauver, là derrière, en lui enlevant l’utérus pour maîtriser l’hémorragie.

Mon premier pas dehors faillit à ma mère coûter la vie. Mais que m’importait ? Moi je n’étais que nombril et je voulais seulement rentrer, continuer de ne faire qu’un avec dehors, bercé par des sons assourdis et des vagues d’hormones.

Un jour, je devais avoir cinq ans, pas plus… seules des images déconnectées me reviennent…

Je suis dans la cour de récréation de mon école maternelle et l’on m’accuse d’avoir tiré les cheveux d’un camarade. On me montre des touffes éparses sur la grille des arbres de la cour. Je ne me souviens pas, suis-je l’auteur de cette colère ? Ça a dû lui faire très mal, je n’arrive pas à comprendre comment on peut arracher des cheveux par paquets. Ça tient bien les cheveux, pourtant !

Derrière mes yeux grand ouverts, les paroles des adultes se perdent. Je ne peux en être destinataire, je n’ai pas une telle existence. Absorbé par les touffes par terre et tétanisé à l’idée qu’on s’adresse à moi en particulier, je n’émets aucun mot. Des pensées, oui, mais aucun mot pour les sortir, les envoyer au-dehors. D’ailleurs je ne conçois pas le dehors, je n’ai donc pas besoin des mots.

Quand j’y repense maintenant, je crois bien que j’étais innocent. On a dû me dénoncer. La langue française n’a qu’un seul mot pour cela, que le dénoncé soit coupable ou non. Qui est ce « on » ? Un autre enfant, peut-être même la victime. Les adultes croient souvent que les petits enfants ne peuvent pas mentir. Ils ont raison. Nous ne mentons pas, c’est seulement que la frontière entre le réel et nos embryons de pensées est très vague. Certains répondent quelque chose, parce qu’on leur demande de dire quelque chose. D’autres ne disent rien : ils sont au monde comme dans un liquide amniotique, rien ne fait frontière, dehors n’a ni sens ni existence.

— Maman, ça veut dire quoi « penser » ?

Ma mère est en discussion avec ma grand-mère autour d’un thé. Je la dérange avec cette question stupide. Elle me regarde impatiemment.

— Tu ne vois pas que je parle ? Laisse-nous donc tranquilles, allez, ouste !

Du haut de mes huit ans, j’enrage. Je me réfugie bras croisés sur mon lit à ruminer contre ma mère toutes les injustices que je ressens, les vengeances que j’imagine. Je remue avec complaisance toutes ces mauvaises… pensées !

Ainsi ce serait ça « penser » ? Dire, sentir, prendre conscience que des choses sont en moi sans que je sois en elles ? Alors, sans le savoir, je pensais déjà ?

Associer un mot à cette expérience m’a aidé à la placer en dehors de moi. Car cette idée de pensée, c’est un peu comme dire face à un miroir. J’étais devenu un être de réflexion. Encore très informe, certes, mais je faisais mon premier pas sur un chemin que je ne quitterai plus jusqu’à la fin. Un chemin qui a lui seul me donnerait une raison de vivre : sortir de l’œuf.

Ce chemin, c’est un peu celui de la dissociation. J’identifie des choses, qui acquièrent ainsi une existence propre. Par ce processus, je me crée plus précisément chaque jour, au fur et à mesure que je les dissocie de moi.

Le peuplement du dehors me forme moi-même.

— Dans deux heures on n’y verra plus grand-chose, il faudrait trouver un coin.

Pierre opine du chef. Il a l’air fatigué. Je cherche du regard un espace à peu près plat où l’on pourrait installer la tente. Le ruisseau que nous suivons depuis quelques minutes serait idéal pour se laver, eh oui, eh oui, je crois que je pue passablement. Mon avant-bras colle à mon biceps lorsque je plie le coude, je n’aime pas du tout cette sensation. Tout le reste, j’aime bien : les odeurs d’herbes, le détour des chemins, les cimes des montagnes et les ouvertures des vallées, les fleurs dressées et de l’une à l’autre les insectes affairés comme des ménagères de l’ancien temps. Je supporte même les milliards de cailloux sur le chemin, le soleil recuisant mes coups de soleil et les poils noirs qui ont envahi mes jambes d’habitude si bien rasées.

Le soir approche. Sur ce flanc de montagne, c’est l’arrêt, le souffle, la fraîcheur, le calme d’un paysage immense devant nous qui se prépare à la nuit, c’est le sommeil qui vient sans crier gare. Je ne dois pas être une fille très marrante, aux raves je préfère la rando et les histoires inventées aux séries marketées.

Nous avons monté la tente dans un ballet bien rôdé. Je regarde Pierre, son visage aminci par ces journées de marche, ses couleurs cuivrées, ses cheveux en bataille. Il a retiré ses godillots, étalé à côté ses chaussettes qui n’en peuvent plus de la journée et se dirige en hésitant vers le ruisseau. Je l’aime. Je ne sais pas ce qui me prend, mais je voudrais sentir maintenant sa poitrine ferme contre la paume de mes mains. Tout à l’heure.

La nuit est encore claire. La lune gibbeuse a envahi l’écran. Éclatante, comme une demi-blanche sans queue et sans partition. Elle me remplit. Je suis assise entre les jambes de Pierre, il a passé ses bras autour de moi et je me rassasie de la nuit la tête renversée sur son épaule. Nous sommes deux, mais presque l’un dans l’autre, baignés de la même lumière livide. La terre frémit. Tiens-moi fort mon amour, devant ce ciel je suis si bien que je pourrais m’y fondre.

C’est étrange. On peut être en communion avec une autre personne, mais jamais on n’atteindra l’unité. Alors qu’il paraît si facile de tomber dans le cosmos, de s’y diluer jusqu’à ne faire qu’un dans un grand tout.

Quoique je fasse, Pierre restera dehors. Mais dans les bras du monde, je me sens capable de m’éparpiller, de m’étendre sans limites, puis de disparaître et d’effacer enfin toute idée de dehors.

J’avais à peine vingt ans lorsque mon père est mort. Je voulus une dernière fois poser mes yeux sur lui avant que le cercueil ne le prenne. Regarder crûment cette mort qui me soumettrait comme tous les autres, comme le vent du dehors courbe toutes les herbes hautes sous un même souffle.

Rien, plus rien. Ainsi je ressemblerai à ça, à ce masque figé.

« La vie l’avait quitté » : je touchais le bois dont était faite cette expression.

Et moi, comment serai-je à l’heure de mourir ? Cette sorte de curiosité de contempler le corps sans vie de mon père s’était habillée un moment de « voir la mort en face », mais ce n’était en réalité que la curiosité de se voir plus tard.

Le voilà, le vrai, l’ultime dehors. Celui qui rend tous les autres si petits et si vains. Celui pour lequel on doit se préparer toute notre vie.

Et si c’était au contraire la fin du dehors ? La fin de cette course épuisante à la recherche de soi ?

J’aimerais que ce soit la fin du dehors.

Les enfants partis vivre leur vie, je suis restée seule avec Ahmed. Nous avions pris l’habitude de ne plus nous regarder, tant nos vies s’étaient tournées vers eux. Il eut fallu réapprendre à nous parler. Les week-end s’écoulaient sans surprise à suivre chacun de son côté ses occupations, les repas se prenaient toujours sur le pouce de peur qu’ils ne s’éternisent. Plus rien ne me retenait à lui, à part l’habitude. Or l’habitude, à cinquante ans, c’est déjà la petite mort. Pour mes cinquante ans, je me suis offert un divorce. Ça arrive à plein de gens bien.

Wouaouh ! Quelle liberté retrouvée ! J’ai bloqué trois week-ends pour le Louvre, je me suis levée quand ça me plaisait ; je veux marcher ? marchons, je veux m’arrêter ? arrêtons-nous ; je mange ou pas, je mange d’un rien ou d’un bon petit plat. J’ai maté les hommes, mais sans aucune envie, je ne voulais surtout pas me renouer un fil à la patte. J’ai immédiatement retrouvé une vie sans attache, une liberté de mouvement que je croquais à pleines dents. Trente ans après, j’avais l’impression d’avoir retrouvé la vie au présent de mes vingt ans. Cinquante ans, c’est loin d’être fini, me disais-je sans me le dire vraiment.

Je suis devenue imprévisible, presque revêche, j’avais un appétit féroce de laisser libre cours à mes envies. C’est comme si je voulais effacer d’un trait de plume énergique cette longue parenthèse de trente ans, la routine de la vie de famille et l’habitude de voir à mes côtés ce conjoint dont je connaissais tous les rouages. Je me suis remise au sport, je n’étais plus mère de famille et je me suis attachée à sortir tout le temps, par tous les temps, aller dehors pour ne pas ressembler à l’image que je me faisais de la ménagère de cinquante ans.

Ça m’est arrivé au parc de Saint-Cloud. J’étais assise sur une chaise et je lisais depuis une bonne heure. Il faisait un peu lourd, mais pas encore trop chaud. L’ombre des feuilles allait et venait sur moi au gré d’une petite brise rafraîchissante. Je ne devais pas être très intéressée par ce livre, car une famille en passant m’a distraite. Un couple, à peu près de notre âge, gravissait énergiquement le chemin poussiéreux et en pente qui passait non loin de moi. À leurs côtés un grand garçon dans la vingtaine et une jeune fille de plusieurs années sa cadette.

Ce simple tableau me bouleversa. Brusquement, toute certitude m’avait quittée. Ils avaient disparu derrière les arbres en me laissant terriblement seule au milieu de signes dont je ne connaissais plus le sens.

Ils vivaient leur vie, mais ils restaient ensemble. Pas ensemble à s’empêcher ou se porter les uns les autres. Non, ensemble comme un vol d’oies sauvages, comme une belle ligne droite à la vie à la mort. Comment une simple trajectoire avait-elle pu dégonfler à ce point tout ce bric-à-brac d’idées, ce foisonnement d’énergie qui, un instant auparavant me faisait croire au zénith de mon existence ?

J’avais retrouvé une seconde jeunesse et des envies plein la tête ; me voilà soudain vide comme un vague remords d’après-biture.

J’ai parlé de liberté tout à l’heure, je crois. Veuillez me pardonner, j’ai toujours trop vite attrapé les premiers mots qui me viennent à l’esprit et je ne me méfie pas assez de leur pouvoir d’occultation. Peut-on parler de liberté lorsqu’il s’agit essentiellement de céder à ses envies ? D’ailleurs, je m’aperçois que ces deux termes, liberté et envie, se retrouvent à chaque coin de phrase dès que j’écris. Je n’ai pas remarqué assez tôt quel étrange couple ils formaient. Si j’avais mieux exprimé, mieux nommé ce que je ressentais, aurais-je agi de la même manière ? Je sais Ahmed désemparé sur l’autre rive, qui me regarde sans comprendre. Qu’ai-je fait ? J’ai coupé tous les ponts sur la foi de mots incontrôlés.

Je crois de plus en plus à cette théorie de la violence créée par le manque de mots ou par leur mauvais usage. C’est finalement le même laisser-aller qui nous fait mécomprendre le monde. On ne prend pas la peine de choisir le bon mot, comme on ne prend pas la peine de sortir de soi pour voir le monde un peu plus comme il est. On s’accommode des mots qui sonnent et l’on retient les histoires qui nous parlent déjà. La violence est tout ce qui reste quand nous ne trouvons plus les bons mots, que nos attentes et nos besoins inexprimés se transforment en poison du dedans avant de maudire le dehors.

L’appétit féroce dont je parlais à l’instant, je devrais plutôt l’appeler « appétit insatiable », vous voyez, comme si l’on tentait de nourrir un lion affamé avec des carottes. Je me trompe d’aliment, car je me trompe de besoin. Qu’avais-je besoin de me sentir seule pour me sentir libre ? Qu’avais-je besoin de rester en surface pour ne plus vieillir ?

C’est évident, l’autre est le dehors. Sa présence me forme, son altérité me construit. Seule, je ne rencontre que moi, c’est-à-dire personne. J’occupe tout l’espace, je perds toute frontière.

Ahmed est vraiment l’homme de ma vie. Le seul qui puisse me faire sentir et aimer le dehors qui est en moi.

J’ai bien vécu. Me voici maintenant à l’heure des comptes, comme on dit.

Vous comprenez à présent ma thèse : grandir, c’est sortir, c’est voir le dehors et y aller. Mais pas le dehors des terrasses de café, ni celui des voyages vers les rives lointaines. Plutôt le dehors de soi, celui qui nous appelle et qui nous dérange.

Des dehors de plus en plus grands m’attendent. Ils sont comme des dehors gigognes. Je grandis à mon rythme jusqu’à occuper tout l’espace d’une de ces poupées-dehors, puis saute dans l’autre dehors-gigogne, plus grand, plus étranger encore, que je m’occuperai de nouveau à visiter et à connaître.

Lorsque je me retourne sur ma vie — c’est ce qu’on fait lorsqu’on a le temps de se sentir vieillir — je me sens un peu Sisyphe. Aller dehors encore et encore, et découvrir toujours un nouveau dehors : à la fois le rocher que j’ai toute ma vie poussé et la seule raison qui m’ait fait avancer.

Je n’ai jamais pu désobéir à cette injonction, comme je n’ai jamais su d’où me venait cette opiniâtreté chevillée au corps. Cette lutte perpétuelle contre la facilité du confort et l’assoupissement du connu m’a isolé et coûté et fatigué, mais je n’ai jamais pu la rejeter durablement. C’est une continuelle et sourde douleur, mais c’est je crois bien ma seule raison de vivre.

Accepter la vie, n’est-ce pas accepter de grandir sans autre raison ? Y aurait-il en moi un peu du Loup de Vigny ?

Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Où m’ont menés mes pas ? La main douce mais ferme qui me pousse sous le soleil de la vie, est-elle examen et jugement ou simple hasard merveilleux ?

Plus je vais, plus je me découvre, c’est cela grandir. Je suis mon propre dehors. Je suis mon seul dehors. Mais je ne me traverse que par les autres, que par ce qui m’est extérieur. C’est leur existence qui me donne une consistance.

« Connais-toi toi-même ».

Nous nous donnons la main à travers le temps, voilà qui me donne du cœur.

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