Le vote utile ou comment ne pas voter

On voit en ce moment, comme en d’autres moments semblables, des appels à « voter utile ».
Voter utile, c’est dans une certaine mesure mettre de côté les idées et les objectifs qui sont les siens et voter pour un candidat favori qui représenterait la meilleure chance d’éloigner ceux dont on ne veut vraiment pas.

Heureusement, nous sommes aidés ! Les sondages nous donnent la liste des favoris, les mêmes d’ailleurs qui feront l’objet d’une couverture plus appuyée par les médias, en fonction justement de ces sondages. On assiste alors à un classique effet de renforcement réciproque (si vous voulez sourire, ça fait du bien : http://blog.lefigaro.fr/election-presidentielle-2012/2012/01/bousculade-agitation-crepitement-de-flash.html).
Je ne reviendrai pas sur le fait qu’un sondage ne donne pas une image de la réalité mais juste des réponses à des questions, qu’il peut être instrumentalisé par les sondés et peut souvent ne pas correspondre à la réalité qu’il cherche à prédire (1). Toujours est-il que cet outil devenu omniprésent tente de deviner, à partir de réponses à des questions fermées, les attentes et orientations de nos chers, très chers concitoyens.

Or qui sait réellement l’ensemble des questions que chacun d’entre nous se pose et les réponses apportées dans le secret des urnes ?
Comment obtenir le modèle fiable d’une réalité si complexe et si diverse à partir de quelques QCM ?

Il y a une solution simple – au moins dans le principe : plutôt que de deviner ces multiples questions et réponses individuelles, il suffit qu’elles soient « soufflées » à chacun de nous.
Et pour cela on peut utiliser un puissant levier : l’opinion publique, c’est à dire ce que pense la grande majorité de nos concitoyens.
Si on arrive à focaliser cette opinion publique sur un ensemble restreint de questions et qu’elle n’envisage de même qu’un ensemble restreint de réponses, il devient plus facile de faire campagne et d’acquérir une légitimité au yeux de chacun  : c’est bête mais qui n’est pas persuadé « qu’on n’a jamais raison contre tout le monde » ?
→ Ainsi le candidat qui pose d’autres questions, sera vu par l’électeur comme « à côté de la plaque ». On aura beau jeu de dire que cela n’intéresse personne et de refermer le couvercle. Il deviendra vite inaudible.
→ Si le même opiniâtre ou malchanceux candidat propose d’autres réponses, il sera considéré comme iconoclaste, il n’aura certainement pas « la stature », il effraiera par son « audace« , pardon, son « irréalisme ».

En réduisant ainsi le champ des possibles, on n’a plus une somme d’individus, mais de grands ensembles qui agissent plus ou moins semblablement : des « segments » marketing sur lesquels on peut maintenant concentrer le travail.

Et du travail, il y en a, car se pose immédiatement le problème suivant : comment arriver à ce qu’un ensemble de questions et de réponses soient principalement celles de l’opinion publique ?
… et bien, gros béta, on va la fabriquer, l’opinion publique !

A travers les médias, à travers les sondages, on forge un ensemble de questions qui concentrent alors les débats et les avis, et orientent les attentes des électeurs : la règle d’or pour les candidats est de traiter de ces sujets qui émergent en s’en écartant le moins possible. Par ce jeu de répétition et de renforcement réciproques, ces questions apparaissent alors comme celles de l’opinion publique.
◊ Vous connaissez beaucoup de sondages qui fonctionnent autrement qu’en QCM ? Ne cherchez pas plus loin, ils vous présentent les sujets de campagne officiels et les réponses permises.
◊ Ça n’éveille rien en vous ces rachats de presque toute la presse (qui est pourtant un gouffre financier), d’une bonne partie des télévisions et des radios par une poignée de groupes économiques puissants ? On fait d’une pierre deux coups : on termine le boulot de balisage en couvrant surtout ce qui traite des même sujets officiels et des favoris ; et comme ça correspond à l’opinion publique, il ne sert à rien, pas vrai, d’écrire des choses qui ne seront pas lues, il faut bien vendre son journal et attirer les publicitaires… on est déjà bien gentil de le prendre en charge ce canard, il ne faudrait pas non plus perdre trop d’argent… allez, circulez… (2) (et si vous doutez, regardez donc cette lettre hallucinante… mais dans la droite ligne de ce que j’avance ici : http://www.franceinfo.fr/politique/les-tv-et-radios-demandent-au-conseil-constitutionnel-de-changer-les-regles-du-522433-2012-02-08)

On a ainsi un sentiment étrange : on pourrait tout à fait imaginer une sorte de « think tank » qui déciderait grosso modo des sujets centraux de la campagne des présidentielles, charge aux médias, aux sondages et aux candidats de leur donner corps. En ressassant ces mêmes sujets, en s’y focalisant à tous les niveaux de l’expression vers le public, l’opinion publique apparaît ainsi à l’insu de chacun de nous. Ce qui nous pousse individuellement à considérer toute autre question ou réponse illégitime.

Mais qui est ce « on » sournois et diffus ?
Un peu chacun de nous qui va suivre la pente de cette « opinion publique », de ce qui paraît « raisonnable » ou « légitime ». Des idées intéressées, distillées et reprises sans critique ou analyse suffisantes, amplifiées par une certaine paresse de l’esprit à se forger avec constance ses propres opinions, une certaine peur ensuite de les affirmer face à ce qui paraît accepté par tous. Le sentiment de difficulté de l’initiative individuelle contre la masse.
Mais pourquoi renoncer ainsi par avance à exprimer son opinion (et donc à le construire au préalable) ? N’est-ce pas se condamner à élire toujours des experts de la communication et de l’image, des as du marketing qui sauront parler sans rien dire, ni trop ni trop peu, sans rien aborder qui ne soit soigneusement balisé et pesé ? N’est-ce pas se condamner à toujours retrouver ceux pour qui la tactique et l’art de l’emballage priment sur le reste, ceux finalement dont le but principal est d’arriver au pouvoir ? N’est-ce pas se condamner à toujours penser que toutes ces personnes ne sont que des menteurs, puisque lorsque le moment de l’action arrive, il faut bien se débarrasser des contradictions et des promesses légères ?

Il existe pourtant un antidote simple à la portée de tous : prendre enfin conscience qu’évidemment l’opinion publique ne peut se faire que par la somme des opinions individuels.

Bon, vous voyez où je veux en venir ! Voter utile revient à prendre la décision qu’on nous indique, le même « on » sournois et diffus abordé précédemment.

Ne votons surtout pas « utile », votons « sincère ».

En tant que citoyen, prenons le temps de réfléchir à ce qui fait vraiment sens pour chacun de nous, nos souhaits, questions et réponses, discutons-en autour de nous. Confrontons tout cela à ce que racontent les candidats. Servons-nous des sondages et des urnes pour orienter à notre tour les campagnes, les programmes et plus tard les politiques menées, sachons utiliser ce petit pouvoir qui nous est redonné une fois tous les cinq ans.

Car qui donc a ainsi porté au pouvoir des menteurs, sinon nous, notre faiblesse et le vote utile ?


(1)
Voir par exemple http://fr.wikipedia.org/wiki/Sondage_d%27opinion

(2)
Voir Noam Chomsky, par exemple « La fabrication du consentement »
Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le_de_propagande
Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bricmont
Voir http://www.lesmutins.org/chomskyetcompagnie/

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3 réflexions au sujet de « Le vote utile ou comment ne pas voter »

  1. Bonjour,

    Merci pour cet intéressant article qui tombe à point nommé en ces temps de grandes et petites manœuvres électorales… Voter sincère, c’est sans doute ce qui est le plus… utile !
    Bon week-end,

    Christophe

  2. Ping : Les éditeurs au tournant du numérique « le blog de J-C Garnier

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