Politique, liberté, je t’aime, moi non plus

Est-il possible de rester libre sans faire de politique ?

Et vous, la politique, qu’en pensez-vous ?

Est-ce quelque chose dont vous voulez avoir la liberté de ne pas vous occuper ?

Avez-vous l’impression qu’elle réduit votre liberté ?

Un long billet où sont abordés :

  • le rapport entre la liberté et la politique
  • comment on peut ne pas faire de politique
  • quelques exemples de la vie courante

Alors, m’sieurs dames, si le cœur vous en dit…

La liberté et la politique

Agir présuppose la liberté d’agir. La liberté doit exister antérieurement et comme condition de l’action.

Ainsi la politique, comprise comme la capacité des hommes d’agir ensemble, ne peut exister sans liberté d’action préalable. Elle a pour but l’action commune, mais également la préservation et l’extension de cette liberté qui lui permet d’exister.

Politique et liberté d’action sont donc intimement liées, non comme d’une cause à un effet, mais comme une condition d’existence de l’une par rapport à l’autre.

Il existe un autre type de liberté qu’on pourrait nommer la liberté intérieure.
Cette dernière s’exerce sur soi et non sur le monde. Elle consiste à se concentrer sur le domaine où l’on pense avoir le plus de latitude : soi-même. Un être soumis dans le monde à la volonté d’autrui peut cependant posséder cette liberté intérieure que personne ne lui dérobera sauf si lui-même s’en déssaisit.
Une telle liberté est souvent (mais pas seulement) revendiquée par la religion lorsque celle-ci est suffisamment séparée de la politique : on ne refuse pas (du moins pas forcément) le monde dans lequel on vit et qui a ses propres règles, mais on choisit de vivre individuellement en accord avec d’autres règles qui ont pour but l’accession à un autre monde (le paradis après la mort) : « rend à César ce qui est à César ».

Cette liberté sur soi-même, à ne pas confondre avec la liberté individuelle abordée par la suite, est aussi fondée sur l’illusion que la volonté permet d’obtenir la toute-puissance sur soi-même. Illusion car cette volonté se heurte à la découverte majeure de la psychologie : l’inconscient. Si je ne suis pas totalement conscient, je ne puis être vraiment libre intérieurement : mes choix sont toujours soumis à quelque chose que je ne maîtrise pas.

Les tensions qui résultent du fait de vivre intérieurement d’une manière différente de celle dont le monde extérieur vit, peuvent être grandes mais ne sont pas forcément insurmontables. Elles sont l’effet obligé d’une vie commune qui respecte la liberté intérieure de chacun. La liberté intérieure est en tension permanente avec la politique qui règle la vie mondaine.

Il existe enfin un autre type de liberté, la liberté individuelle, résumée par l’adage « ma liberté s’arrête où commence celle des autres ». La liberté individuelle c’est celle de pouvoir faire ce que l’on veut. Définition que l’on trouve déjà chez Aristote, que l’on peut aussi rapprocher des idéaux du libéralisme et qui est communément prise aujourd’hui pour le sens du mot « liberté ».

Elle joint en quelque sorte la liberté d’action et la liberté intérieure.
Cette liberté individuelle est par nature portée à la méfiance envers la politique, si l’on considère que la politique induit des actions contraignant les individus.
Mais en fait, contre la politique jusqu’à un certain point, car ce qu’il faut aussi préserver, c’est la sécurité de soi et de ses biens, sa survie et les moyens de sa liberté individuelle : la politique, puisqu’elle produit aussi des lois qui gouvernent et règlent cette vie en commun, est pour cela irremplaçable.
La liberté individuelle tient la politique aussi loin que possible sans la bannir totalement.

Apparentes contradictions entre politique et liberté, séparation, qu’Hannah Arendt aborde et développe dans le recueil « La crise de la culture », texte intitulé « qu’est-ce que la liberté ? ».

Par ses compromis, ses négociations, ses avancées lentes, la politique éloigne à la fois les hommes religieux du respect total des commandements en vue d’un autre monde promis, le philosophe épris de recherche de la vérité, et plus largement ceux qui veulent vivre comme bon leur semble.

C’est pourtant dans cet éloignement qu’apparaît le besoin d’en reprendre le contrôle : laisser à d’autres le soin des affaires communes sans s’en occuper soi-même aboutit invariablement à voir s’amenuiser et disparaître l’espace de liberté qu’on voulait préserver.

Est-il possible de rester libre sans faire de politique ? La réponse est donc « Non ».
Il faut se réhabituer à considérer que la liberté intérieure comme individuelle passe par l’exercice de la politique, qui se fonde elle-même sur la liberté d’agir et qui la renforce. Boucle vertueuse dont on ne peut isoler l’un des termes sans le condamner.

Comment ne pas faire de politique, donc comment ne pas être libre

Pour être libre dans le sens de la liberté d’action, on doit être suffisamment libéré des nécessités de la survie. La liberté n’a de sens que si l’on est en vie, je ne peux exercer aucune liberté si je meurs de faim.

La survie l’emporte toujours sur la pratique de la liberté et de la politique, puisqu’il s’agit de survie.

Quelques exemples où la liberté disparaît et avec elle la capacité politique :

  • Un ventre vide n’empêche pas le sentiment d’injustice voire de révolte. Il empêche par contre d’atteindre la liberté d’action.
  • De même si l’on n’a pas de quoi se loger. Sans toit, je n’ai plus de liberté (vous pouvez visiter http://www.mobilisationlogement2012.com/ si le cœur vous en dit)
  • La peur aussi éloigne de la politique car elle empêche d’être libre.
    • La surcharge de travail, pas si éloignée de la survie ou de la peur (peur de ne pas pouvoir vivre si l’on n’a pas de travail)
    • Le manque de travail, qui n’est que l’image inverse de la surcharge de travail

Alors, bien sûr, la famine n’est pas forcément voulue. Ou si quelqu’un dort dehors, ce n’est pas forcément pour qu’il reste prisonnier de la rue et ne se mêle pas des affaires publiques, c’est à dire de celles qui le concernent.
Mais si l’on veut éviter que tout un chacun s’occupe de politique, les laisser dans un des états précédents est un bon moyen d’y arriver.

Un autre cas est plus pernicieux : c’est l’abandon.

Soit par sentiment d’infériorité, soit pas confort, soit par manque de réflexion et de temps pour le faire, soit par émoussement du sens critique (voir « la fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman) on abandonne, on troque notre liberté et le désir de faire de la politique en échange d’une assurance de vivre plus ou moins tranquillement et confortablement.

Un peu comme un enfant qui refuserait tout ce qui ressemble à du travail en pensant ainsi rester toujours tranquille (j’ai le cas à la maison !), on troque notre capacité de faire contre une illusion d’avoir.

Car encore une fois il s’agit bien d’une illusion, la liberté, qu’elle soit d’action, intérieure ou individuelle disparaît si on ne s’occupe pas de la préserver.

Illustration par des exemples de la vie courante

1er exemple

Voici une vidéo dont le blog de Paul Jorion s’est fait l’écho : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=U3qgBRr8rqE

Outre tout le contenu de cette vidéo qui à elle seule mérite la réflexion, je m’arrêterai pour les besoins de ce billet sur ce qui est dit minute 12:40 : après avoir montré que de grosses entreprises belges faisant des milliards d’euros de bénéfices ne payent aucun impôt, il est dit aussi que le nombre de leurs employés a baissé, réduisant à néant l’argument du gouvernement consistant à avancer que moins d’impôts sur ces entreprises bénéficie à l’emploi.
Que dit alors la narratrice ? « Le but devrait être d’avoir plus de gens au travail »…

Cela m’a interpellé, car enfin, est-ce donc un but d’avoir du travail et de ne rien vouloir savoir d’autre ? Je vois dans une telle phrase de la peur et de l’abandon, et donc aucun espoir que cette indignation cesse : pas de volonté de décider, d’agir de concert pour se fixer par nous-mêmes les règles de vie en commun.
Si l’on s’occupait de nos affaires, si l’on nous laissait le temps de le faire, y aurait-il des situations comme celles-ci ? La surcharge de travail que l’on rencontre régulièrement en entreprise sert la narcolepsie politique, et j’ai toujours pensé que ce pouvait être une volonté que d’imposer des charges et horaires impossibles, des menaces à l’emploi, donc à la survie, pour avoir moins de soucis relatifs à l’autonomie en politique, pour ne pas pouvoir lever le nez du guidon.

2ème exemple

Un autre exemple, qui montre, lui, comment la liberté d’action peut aboutir au contrôle politique au sein de l’entreprise. Tout le monde je pense connaît les SCOP (http://www.les-scop.coop/sites/fr/). On fonde une SCOP pour plusieurs raisons, l’une d’entre elles étant de garder le contrôle de l’entreprise dans laquelle on travaille et ne pas la voir disparaître au profit d’un actionnaire, qui plus est souvent même pas employé dans celle-ci.
On part d’une idée de liberté d’action et d’équité, on l’applique à un système politique d’entreprise où chacun doit décider, donc s’investir, pour sauvegarder en retour cette liberté d’action et cette équité.

3ème exemple

Encore un autre exemple, qui eut les honneurs médiatiques il y a quelques temps : Fralib (http://www.regards.fr/societe/fralib-ou-le-desir-du-travail-bien).
La société Lipton du groupe Unilever décide de fermer cette usine de thé. Les employés se mettent alors en grève et tentent de reprendre leur liberté d’action pour mettre en place une organisation politique au sein de l’entreprise leur garantissant en retour leur liberté d’action, c’est à dire par exemple revenir à des méthodes de fabrication assurant la qualité de leur thé.

La liberté et la politique en entreprise

Les exemples précédents en entreprise soulèvent le problème de la propriété.
D’un pays nul n’est propriétaire sauf son peuple, quoi de plus normal donc que de revendiquer que chacun prenne part aux affaires du pays.
D’une entreprise, la loi dit que sont les propriétaires ceux qui en détiennent le capital. Il y a donc évidemment une tension entre les employés qui ne détiendraient pas le capital et dont la vie (logement, alimentation) est en jeu au travers des décisions qui sont prises et qui leur échappent, et les propriétaires dont les décisions sont prises en fonction de leur propre vie (faire fructifier un capital, agir suivant ses propres intérêts).

Enfin, je ne résiste pas à vous mettre à disposition un extrait de « Propos sur les pouvoirs » d’Alain. Où le Pharaon disserte avec bienveillance sur la manière dont on pourrait bien traiter les esclaves, afin qu’ils soient contents de leur sort et ne cherchent pas autre chose… version pdf ou version epub.

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