TEA ou MO3T : c’est pas pareil ! (1ère mise à jour)

Pour ceux qui ont déjà lu cet article, la mise à jour n°1 est disponible à la fin (UltraViolet)

Une réponse de MO3T est disponible dans les commentaires de cet article (Pierre Geslot). Celle de TEA fait l’objet d’un autre article accessible ici.

TEA et MO3T sont actuellement deux projets qui tentent, en France, de proposer une gestion intégrée et cohérente des contenus numériques, TEA étant orienté « livres numériques », MO3T se voulant ouvert à tout type de contenu.

On parle (un peu) de TEA, moins de MO3T. Je vais tenter ici une analyse de ces deux approches, pour votre plus grand plaisir il va sans dire…

TEA

TEA_logo

TEA est une solution complète de distribution numérique.

Fondée en 2011 par Guillaume Decitre (Président), Président des librairies DECITRE, Valérie Heppe Collin (Directrice générale) et Éric Daspet (Directeur technique), TEA s’appuie sur des partenaires comme Decitre, Cultura, Rue du Commerce et Smile.

Ses buts :

  • proposer aux éditeurs une plateforme de distribution de leurs livres numériques à moindre coût, avec des outils d’analyse des ventes ou des lectures.
  • fournir un service clef en main de vente de livres numériques à des libraires qui ne veulent pas avoir à se soucier de l’infrastructure, fournie en marque blanche par TEA : module de vente intégrable sur le site du libraire, liseuses, logiciel de lecture sur tablette ou ordinateur, outils d’analyse des ventes ou des lectures.
  • offrir aux lecteurs l’indépendance par rapport aux libraires, le stockage dans une bibliothèque personnelle, le partage des annotations, bref, un environnement ne l’emprisonnant pas chez un fournisseur du type Amazon.

Les principaux arguments de TEA sont :

  • la complétude de la vision : de l’éditeur au libraire, en passant par le lecteur, tout est cohérent. C’est aussi ce qui peut différencier TEA d’une plate-forme de distribution de livres numériques comme immatériel.fr par exemple.
  • la disponibilité en open-source. C’est a priori la seule différence avec un écosystème comme celui d’Amazon, dont le positionnement paraît pris pour modèle.
    Mais cette différence est de taille, car elle laisse entrevoir une certaine liberté des acteurs par rapport à TEA et induit mécaniquement la mise en place de partenariats, gage d’ouverture du modèle et d’une certaine fragmentation des rôles allant à l’encontre des tentations hégémoniques.

Le positionnement de TEA

Positionnement de TEA

MO3T

mo3t

MO3T (Modèle Ouvert 3 Tiers) est un projet de spécifications d’un modèle de distribution des contenus numériques, articulé autour de trois acteurs principaux : l’émetteur des droits (éditeur), le diffuseur des droits (libraire), le gestionnaire des droits (gestionnaire de médiathèques personnelles).

Lancé en 2012, par 18 éditeurs, libraires, opérateurs télécom et sociétés de développement logiciel, il devrait aboutir début 2013 à un démonstrateur, et fin 2013 à une industrialisation.

Ses buts :

  • assurer qu’un contenu numérique restera pérenne quelle que soit l’évolution des acteurs, formats, terminaux, etc.
  • définir un cadre de gestion des droits des contenus numérique, qui s’impose à tous les acteurs
  • afin d’aider à l’avènement d’une diffusion numérique ouverte, complète et diversifiée, couvrir tous les usages de la distribution des contenus numériques, de la production à la gestion de bibliothèques personnelles, en passant par la diffusion, les recommandations, le prêt, les bibliothèques publiques, etc.

Les principaux arguments de MO3T sont :

  • se concentrer sur la définition d’une interopérabilité entre tous les acteurs de la production, diffusion et services liés aux contenus numériques
  • plutôt que partir du développement d’une plate-forme centralisée, créer, par la mise au point de spécifications publiques et internationales, un marché riche, dense, équilibré et diversifié autour du contenu numérique

Le positionnement de MO3T

Positionnement de MO3T

Analyse comparée de TEA et MO3T


A priori TEA et MO3T sont bien sur le même créneau : une solution complète de distribution de contenus numériques, intermédiation par le cloud, récupération des données comportementales des lecteurs.

Les deux approches recèlent cependant des différences importantes :

  • TEA est un projet orienté plateforme, MO3T est orienté spécifications.
  • TEA part des contenus, MO3T se focalise sur les droits.
  • TEA se fonde sur des principes censés promouvoir l’indépendance des acteurs (lecteurs, libraire, etc.), MO3T veut seulement résoudre les problèmes de droits des contenus numériques.

Et alors me direz-vous ? c’est ce que nous allons voir…

Qu’est-ce qu’implique un modèle orienté spécifications ?

Je prendrai un exemple abouti de ce modèle, issu du monde du développement logiciel : JAVA

JAVA est un vaste ensemble de spécifications mises au point de façon collégiale, utilisées dans le domaine du développement logiciel. De nombreux acteurs, commerciaux ou non, dont la production est open-source ou propriétaire fournissent des implémentations concrètes de ces spécifications.
Ces « briques logicielles » peuvent alors être utilisées par les développeurs et éditeurs de logiciels.
Le respect des spécifications communes par tous les fournisseurs est censé permettre, pour l’utilisateur, le remplacement d’un fournisseur par un autre, d’une brique logicielle par une autre.

  • chaque utilisateur réduit ainsi sa dépendance envers les solutions et fournisseurs qu’il intègre à un moment donné.
  • ce modèle favorise aussi l’apparition de multiples fournisseurs, offrant un large choix et assurant une certaine pérennité aux développements réalisés à partir de ces briques logicielles.

Mais évidemment, il y a des côtés moins positifs pour les utilisateurs :

  • la complexité d’un tel agencement de spécifications et de choix d’implémentations sépare les utilisateurs en deux catégories : ceux qui ont les moyens techniques et financiers de les intégrer et les autres.
    Ceux qui sont dans le dernier groupe choisiront des solutions déjà intégrées, donc un renforcement de la dépendance envers un fournisseur unique, prix de cette simplification.
  • rien n’empêche de proposer des extensions propriétaires aux spécifications standard. Elles participent certes à la dynamique du modèle, car elles peuvent être intégrées plus tard dans l’évolution de ces spécification, mais ont aussi pour effet de rendre dépendant de ce fournisseur…
  • enfin, il est clair que dans un tel modèle, ceux qui écrivent les spécifications sont les maîtres du jeu : ils imposent un modèle de fonctionnement. Ces acteurs se retrouvent d’ailleurs bien souvent dans les fournisseurs de logiciels qui les implémentent.

En ramenant cette expérience du monde logiciel au domaine auquel s’adresse MO3T et à sa vision orientée « spécifications » — et dans l’hypothèse où MO3T sortirait de l’œuf —  on pourrait donc s’attendre :

  • à voir apparaître dans le domaine de la diffusion de contenus numériques des acteurs forts techniquement et financièrement, intervenant dans les spécifications et fournissant en même temps des solutions.
  • à une multiplication des fournisseurs de solutions compatibles MO3T, complexifiant la situation. Là où j’achetais un livre, je devrai maintenant choisir mes fournisseurs (éditeurs, libraires, gestionnaires de bibliothèques), m’assurer de leur compatibilité, éviter les particularités (si jamais je les connais avant de m’engager), etc.
    On pourrait donc, de manière paradoxale, assister à l’apparition dans ce secteur d’acteurs intégrés (c’est à dire intégrant plusieurs des rôles définis par MO3T) qui séduiront les clients par la simplicité et la proximité de leur solution, se rendront indispensables, incontournables jusqu’à pouvoir un jour dicter leurs conditions à l’ensemble des autres acteurs. Ça ne vous rappelle rien ?

Le modèle de plateforme

Le modèle de plateforme adopté par TEA est de ce côté plus simple à comprendre. La règle du jeu est posée tout de suite : tout passe par cette plateforme, le propriétaire de cette dernière étant le maître du jeu.

C’est un modèle viable tant qu’il est en position dominante. Ce qui n’est pas le cas de TEA.
Un acteur unique (plateforme) est plus efficace, rapide, proche du besoin, qu’une multitude d’acteurs plus ou moins concurrents qui doivent se mettre d’accord (spécifications). Mais les partenariats peuvent aussi avoir du mal à se faire justement à cause de cette position déséquilibrée, qui rebute des partenaires influents et puissants. Des acteurs qui ont les moyens et qui souhaitent investir ce marché ne vont évidemment pas donner les clefs de leur destinée à une plateforme tierce, ils vont pousser leurs propres pions.

Inexorablement donc une telle stratégie est vouée à la marginalisation si elle n’est pas accompagnée de moyens puissants ou d’alliances étendues et durables. N’est pas Amazon qui veut.

Pour atténuer certainement le côté fermé et propriétaire que présente toute plateforme dont le positionnement est le même que celui de TEA (Numilog par exemple), celle-ci fait appel à deux mots-clefs, comme gage de son ouverture :

  • l’open-source, c’est à dire la publication des sources du logiciel est censé rendre transparente la plateforme et éloigner le spectre de la dépendance à un fournisseur. C’est vrai dans une certaine mesure et seulement si l’on a des moyens techniques qui ne sont pas à la portée de tous. Et il faut également que tout soit open-source : ainsi dans le cas de TEA, le lecteur WEB est open-source, mais on n’arrive pas à savoir ce qu’il en est de tout le reste, c’est à dire la plateforme elle-même qui gère les dépôts des éditeurs, les parties marchandes des sites des libraires et les bibliothèques personnelles des lecteurs.
    Une autre idée souvent mise en avant lorsqu’on place un logiciel en open-source, est la constitution d’une communauté de développeurs qui décuplerait, avec un peu de chance, la puissance de développement de la plateforme et son utilisation plus large. Mais pour de telles émanations open-source de logiciels propriétaires, cela reste généralement dans les limites des intérêts et de la stratégie de l’acteur principal, rendant l’adoption par la communauté open-source plus problématique.
  • La participation au développement des standards. Est abordé ici le thème du travail commun avec d’autres dans le but d’avoir une plateforme ouverte ou du moins interfaçable par d’autres plateformes. Mais là aussi, je pense qu’on est dans l’exercice de style : il est très difficile pour un acteur de la taille de TEA de participer à la mise en place de standards. Il peut les suivre, oui. Y participer sans être sur un strapontin, c’est autre chose. Les provoquer comme on peut le lire sur leur site (« …initiera la conception de formats ou protocoles si aucune initiative adéquate n’existe.« ) cela semble peu probable.

Il y a par contre deux différences fondamentales avec MO3T : les standards dont parle TEA sont complètement absents du projet de MO3T. Le rôle de contrôleur des droits à chaque usage proposé par MO3T n’a pas d’équivalent dans TEA. Et c’est certainement là que se situent les vraies différences pour l’indépendance des auteurs, des éditeurs et des lecteurs.

Quelle approche assure la meilleure pérennité au lecteur ?

Un argument de MO3T tourne autour de la pérennité pour le lecteur : une fois que vous avez acheté les droits, l’œuvre est soi-disant pérenne, dans tous les formats, pour tous les types de lecteurs, toutes les définitions d’écran.

Ainsi la page 13 de la présentation :

Garant de la pérennité et de l’accessibilité du contenu

– Indépendance entre l’œuvre (« droit numérique ») et les formats de fichiers

– Permet la mise à niveau permanente du contenu

◊ Livres évolutifs/mise à niveau des contenus.
Ex : guide de voyage, indexation et OCR dans les contenus patrimoniaux

◊ Evolution/enrichissement des formats, des résolutions etc

– Assure la pérennité de l’œuvre acquise : pas d’obsolescence des formats car suit l’évolution technologique

Également Pierre Geslot, directeur du département Livres numériques chez Orange qui explique dans un article de culturemobile (http://www.culturemobile.net/point-expert/attendant-livre-numerique) le rôle du nouvel acteur « gestionnaire de médiathèque personnel et contrôleur des droits » :

(…) il restaure la confiance dans la pérennité des contenus – ou des droits – que l’on achète. On quitte donc la sphère du numérique jetable pour entrer dans une autre économie, plus riche.

Ça ressemble quand même à des promesses de campagne.

Car, en fait, tout dépend simplement de l’éditeur : du modèle de droits d’exploitation qu’il adopte mais aussi de sa volonté de proposer un contenu dans tel ou tel format.
Qui peut croire que le travail pour passer d’un format à un autre, au fur et à mesure des évolutions, sera gratuitement proposé ? Qui peut penser que ce qui est prévu pour un écran d’ordinateur fonctionnera sans effort sur un écran de mobile ? Comment imaginer ne rien payer ? Vous avez rayé votre CD, déchiré votre livre : vous le remplace-t-on au seul prix dérisoire du support ? Non, il faut le racheter complètement. Alors vous comprenez ce qui arrivera quand on changera de format !
Et si la durée des droits cédés par l’éditeur n’est que de 2 ans, elle ne sera pérenne que pour deux ans.

Dans la vision MO3T, ce sont les droits qui sont pérennes, le contenu lui-même ne l’est plus que suivant le bon vouloir de l’éditeur. La grande innovation dans cette spécification, c’est ce tiers qui contrôle systématiquement les droits, à chaque accès, et qui permet ainsi aux détenteurs de ces droits d’imaginer n’importe quel modèle de vente, même le plus défavorable au lecteur. Chose impossible à faire si l’on reste dans le paradigme encore en vigueur aujourd’hui, où l’éditeur perd toute capacité d’intervention a posteriori lorsqu’il a vendu un contenu sur un support « classique » (livre papier, disque, fichier sans DRM).
Où l’on voit que la vraie pérennité pour le lecteur consiste donc plutôt à avoir des formats standards et la possession libre et concrète du fichier numérique, sans aucun intermédiaire de contrôle… ce qui semble contradictoire avec la philosophie de MO3T, pour qui les droits sont contrôlés à chaque usage et les formats sont indifférents.

Un contenu mis à disposition dans un format standard permet à ceux qui produisent et à ceux qui lisent de se comprendre : la communication du contenu est ainsi assurée, ce qui est quand même le but de tout échange culturel : des auteurs communiquent avec des lecteurs.

N’aborder cet échange que du côté des droits d’exploitation (MO3T), c’est le considérer uniquement sous son aspect pécuniaire.

Alors, même si TEA n’initie pas vraiment de standards et que sa posture open-source est un peu un miroir aux alouettes, en se fondant sur ces standards et en n’intégrant pas de fonction de contrôle systématique des droits, il assure finalement beaucoup plus d’indépendance pour tous les acteurs culturels : les auteurs, les éditeurs (du moins ceux qui font encore leur métier sans tomber dans la rentabilité pure et dure), les lecteurs.

J’ai déjà expliqué (ici) que :

Quand j’achète un livre ou un disque, j’achète personnellement et intuitivement un contenu ; or pour les détenteurs de droits d’exploitation, j’achète seulement un droit d’usage généralement lié au support.

On dirait qu’avec MO3T on propose aux éditeurs ce qui pourrait enfin leur rendre le numérique, vraiment, mais vraiment attractif : la transformation complète de l’objet de leurs ventes en une pure cession de droit d’exploitation, qui plus est contrôlable à jamais, ce que le livre papier ne permet pas. Je dis « on propose » car je me demande jusqu’à quel point ils sont à l’origine de ce projet. Ce projet fait en effet apparaître ce nouvel acteur dont on dirait l’habit taillé sur mesure pour des opérateurs télécoms, spécialistes de l’intermédiation de chacun de nous avec le reste du monde : le gestionnaire de médiathèque personnelle et du contrôle des droits.
Pour se persuader de l’intérêt de ceux-ci pour le domaine des contenus numériques, il suffit d’observer les différentes tentatives d’Orange dans ce domaine qu’il soit livre, presse ou télévision.

Ainsi MO3T se concentre sur la spécification d’un modèle de distribution qui permette l’imposition de n’importe quel modèle d’exploitation par l’éditeur, contrôlé par un tiers : l’usage unique, la limite dans le temps, la location, la modification des droits rétroactive, etc.

TEA propose, de son côté, un modèle classique de mise à disposition des contenus en faisant porter ses efforts et sa communication vers l’indépendance de tous par rapport aux intermédiaires. Ce modèle permet par exemple au lecteur de manipuler ses fichiers indépendamment de la plateforme, les télécharger ou les transférer, à l’inverse de la philosophie de MO3T, où les fichiers ne devraient être délivrés que temporairement  ou en streaming et après contrôle systématique des droits à chaque usage.

Mais il est vrai que si les détenteurs des droits veulent changer la donne, reprendre la main et imposer tel ou tel modèle d’exploitation, que deviendront les principes que porte TEA aujourd’hui ?

Principes d’indépendance d’un côté, complète neutralité de l’autre

MO3T ne définit rien qui puisse préserver auteurs et lecteurs de l’hégémonie de certains acteurs et des dangers sur la diffusion de la culture et la liberté d’expression que cela implique (voir ici) : il n’est ni pour ni contre, ce n’est tout simplement pas son objectif. La liberté du lecteur dans ces spécifications, c’est simplement lui laisser le choix de celui qui va contrôler les droits des œuvres numériques qu’il a achetées.

La liberté dont parle TEA c’est assurer que ces œuvres numériques seront lisibles et utilisables par n’importe quel acteur respectant les formats standards des contenus, préservant ainsi la pluralité à tous les niveaux. Même si on peut remarquer qu’une plateforme comme TEA peut finalement aussi accueillir n’importe quel format propriétaire et que le faire ou pas n’est qu’une question de volonté, chose éminemment variable dans le temps…

Amazon peut très bien être compatible MO3T en gardant exactement le même poids et la même politique hégémonique qu’aujourd’hui. A l’inverse il n’est pas compatible avec les principes portées par TEA aujourd’hui. Avec MO3T, les détenteurs de droits tentent de reprendre la main par rapport à des diffuseurs comme Amazon ou Apple, mais le lecteur reste prisonnier.

Et si TEA devenait compatible MO3T ?

Le long développement précédent tend à montrer que ce serait le signe que TEA a abandonné ses principes fondateurs.

Conclusion

MO3T :

  • apporte plus de complexité technique et favorise l’apparition d’acteurs qui par leurs moyens financiers et techniques prendront une place importante dans la chaîne de diffusion des contenus numériques
  • l’apparition d’un intermédiaire obligatoire pour gérer et contrôler les accès à nos médiathèques personnelles dans le cloud, elles aussi incontournables
  • Le parachèvement de la transformation du contenu en un pur droit d’exploitation

TEA :

  • acteur unique avec une plateforme centralisée se plaçant en intermédiaire de tous les acteurs du livre
  • encore basé sur le paradigme du livre papier ou fichier sans DRM, à savoir que c’est un contenu qui s’échange, pas seulement des droits
  • met en avant des principes de liberté et d’indépendance, donc de diversité pour tous les acteurs du livre, de l’auteur au lecteur.

Clairement, en tant que lecteur mais aussi au-delà si je m’intéresse à la diversité des opinions et de la culture, je préfère la vision de TEA à celle de MO3T.
Mais elle est fragile, parce que c’est une plateforme essentiellement portée par un seul acteur (Decitre) et parce qu’on voit bien que rien sauf la volonté (de ses concepteurs mais aussi des détenteurs des droits) ne l’empêche de fonctionner au rebours des principes qu’elle met aujourd’hui en avant.
Il faudrait presque, pour assurer un peu plus l’avenir, que TEA adopte une démarche de spécifications de l’interopérabilité des contenus, moins centralisatrice et propriétaire que la plateforme, mais plus durable, et que les points d’interface obligent systématiquement à ce que ces contenus soient dans un format standard…

Le monde numérique est complexe, par ses changements fréquents de modèle, par la perte d’autonomie qu’il implique pour nous tous, à cause d’enjeux colossaux visés par des stratégies soigneusement mises au point par des visionnaires. Autant d’arguments pour que nous soyons vigilants et critiques, pour que nous approfondissions les positionnements des uns et des autres et les conséquences de tel ou tel choix auxquels nous participons tous en tant que consommateurs.

Alors, toujours un peu la même conclusion finalement : il nous appartient de choisir, par nos achats et nos usages, ce que nous voulons réellement faire de la diffusion de la culture, avec ses implications sur la liberté d’expression.

Bonne année 2013 à tous !

Maj n°1 : « UltraViolet », grand frère de MO3T ?

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UltraVioletJe décide de cette mise à jour car je suis tombé aujourd’hui sur un article de l’AFP qui parle d’UltraViolet.

UltraViolet est une technologie du domaine de la vidéo qui permet, lors de l’achat d’un dvd, d’un blu-ray ou d’un fichier vidéo labellisé « UltraViolet », de disposer de cette vidéo sur un cloud en streaming.

Le principe est un peu le même que celui qui fonde MO3T : en achetant un support (fichier ou disque), j’achète en même temps un droit qui, reconnu par un serveur « UtraViolet » sur Internet me permet d’y accéder en streaming sur n’importe quel appareil connecté comme une tablette par exemple. Ça a l’air super comme ça.

Mais le résultat est potentiellement le même que celui auquel on peut s’attendre avec MO3T : le fait de transformer un contenu en un droit, contrôlé en permanence et à chaque usage, permet d’imaginer n’importe quel modèle de vente. Y compris des modèles allant jusqu’à la dépossession de l’acheteur du contenu acheté au profit d’un modèle où l’on achète en fait pour une durée limitée, ou bien un usage pour un seul appareil de lecture, ou n’importe quoi d’autre qui permette au détenteur de droit d’installer une rente permanente sur les contenus achetés.

Ainsi le serveur UltraViolet qui délivre la vidéo le fera par exemple pendant un an, et il faudra repayer si vous voulez la regarder au-delà, et peut-être pourrez-vous la télécharger mais peut-être pas, ou alors pour un usage unique, sur un seul appareil, lisible pendant une semaine, etc. Le contenu n’appartient plus à l’acheteur dans le sens où il peut le regarder comme il le veut et où il le veut sur n’importe quel appareil qui peut le lire un DVD. Non, dans ce modèle, il ne fait qu’acheter un droit d’usage duquel le détenteur de droits fait ce qu’il veut, étant assuré par le serveur UltraViolet et les appareils de lecture compatibles, que tout sera contrôlé, tout le temps, même après l’achat.

Si vous remplacez le producteur de film par un éditeur et le serveur UltraViolet par le tiers de contrôle de MO3T, c’est à peu près ce qu’on risque d’avoir avec MO3T dans le domaine du livre, même si MO3T ne prévoit même pas que soit fourni un fichier concret quand on achète une œuvre (c’est au bon vouloir de l’éditeur). Les lecteurs sont dépossédés du contenu. Tout peut se transformer en une espèce de location, pour des usages qui peuvent être aussi restrictifs que voulu, et le détenteur de droit s’assurer enfin une rente dont il ne pouvait même pas rêver avec un livre objet (papier ou fichier sans DRM) qu’il ne maîtrise plus une fois acheté.

Voici le lien d’un article en anglais qui parle de ce genre de déconvenue : http://www.networkworld.com/community/blog/ultraviolet-another-drm-dead-end-internet-video.

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10 réflexions au sujet de « TEA ou MO3T : c’est pas pareil ! (1ère mise à jour) »

  1. Merci pour ce billet, dont je rejoins l’analyse. Concernant MO3T, des rares éléments que j’ai pu récolter, c’est effectivement une étape de plus dans l’acopie : le bon soin de conservation du « contenu » est déporté quasi-définitivement en dehors de l’espace de l’usager. Qui dit coupures en amont, dit indisponibilité du contenu. C’est tout bonnement inacceptable pour moi.

    • J’ai effectivement l’impression que MO3T est un pas de plus vers un complet dessaisissement du lecteur de l’œuvre qu’il acquiert. Je serais curieux d’avoir également le point de vue d’auteurs sur cette orientation…

  2. Ce qui manque au billet: les vrais standards du livre numérique et les organisations qui travaillent dessus.

    Par exemple:
    – pour le format, le standard c’est EPUB et c’est l’IDPF qui est responsable de son développement
    – pour les flux entre distributeur et revendeur c’est ONIX, qui est porté par EDItEUR, mais les bonnes pratiques en France vis à vis d’ONIX 3.0 sont proposées par la CLIL (qui regroupe des éditeurs, des distributeurs, des libraires, la BNF et d’autres membres de l’interprofession)
    – pour classer les livres, on s’appuie en France sur les thèmes CLIL (dont une nouvelle version vient d’être publiée: http://clil.org/information/detailActu.html?newId=99)
    – à l’international, un projet intitulé THEMA a été lancé en fin d’année dernière pour avoir une classification internationale
    – pour l’accès à un catalogue et la distribution au client, c’est OPDS qui a le meilleur support dans divers applications de lecture: http://opds-france.org
    – pour les annotations il n’y a pas encore de standard mais plusieurs initiatives qui pourraient aboutir sur quelque chose d’intéressant

    Ce sont ces organisations et standards, trop souvent méconnues même au sein de la profession, qui permettent vraiment au marché d’avancer et sont les seuls garants d’une liberté d’usage pour le client.

    Il est dommage que les investissements en France ne s’orientent pas vers de la R&D dans des domaines qui pourraient vraiment faire bouger les choses, en vrac:
    – un moteur de rendu open source et multi-plateforme pour EPUB 3.0
    – des outils de validation pour les flux ONIX des éditeurs/distributeurs
    – le développement d’un standard pour les annotations
    – à défaut de pouvoir se débarrasser totalement des DRMs, avoir une alternative à la position dominante voire abusive de Adobe en la matière
    – une meilleure représentation de la France au sein des boards et des groupes de travail des différents standards internationaux

    • Et voilà, ça ne manque plus au billet, merci pour ce commentaire !
      Entièrement d’accord avec vous sur le rôle fondamental des standards dans la liberté d’usage du lecteur comme dans le développement de ces usages d’ailleurs.
      Et c’est bien dommage que l’on ne fasse pas plus souvent le lien entre liberté d’usage du lecteur, liberté d’édition et liberté d’expression…

  3. Ping : TEA ou MO3T : c’est pas pareil ! | Édition web & numérique etc | Scoop.it

  4. Ping : TEA ou MO3T : c’est pas pareil ! ; analyse des modèles du livre numérique | livres numériques | Scoop.it

  5. Merci pour cette analyse approfondie, que peu ont tenté. Il y aurait beaucoup à dire, mais par manque d’espace et de temps je ne répondrai que sur 3 points :

    1. Si l’on revient aux intentions de départ. MO3T vise :
    a) à élaborer le socle technique minimal permettant de produire un niveau de service comparable à ce que font les acteurs dominants actuels, mais dans un monde ouvert. Donc un cadre préservant à la fois :
    – la diversité des acteurs, donc à terme la diversité culturelle,
    – la concurrence, donc à terme l’innovation
    – la liberté du client et la pérennité de ses achats
    b) à créer une dynamique économique dans ce cadre.

    2. Vous avez bien perçu que MO3T est agnostique vis à vis des offres. Il permet tout: des offres du type « cession d’un fichier non DRMisé » tout comme des cessions de droit restreintes. Néanmoins, vous semblez considérer qu’un modèle qui permet tout, prépare avant tout l’arrivée du pire pour le consommateur. C’est là qu’intervient la question de la dynamique économique.

    – En élargissant la palette des offres possibles : vente de fichiers avec ou sans DRM, location d’un jour ou de 10 ans, accès à un corpus, abonnement « Deezer-like », club du livre, leasing, accès à un site web etc.,
    – En permettant à ces offres d’être reconnues et distribuées par tous,
    – En permettant à des milliers d’acteurs de tous les pays d’entrer librement dans le modèle : fabricants de terminaux, libraires, editeurs, SSII, développeurs de liseuses, réseaux sociaux etc.,
    …nous espérons faire émerger des modèles vertueux pour clients, libraires, éditeurs et auteurs. Ou en tout cas suffisamment de modèles différents pour que chacun y trouve son compte, comme sur un marché de biens et de services normal.

    C’est pour pouvoir prendre en compte la diversité de ces offres dans les échanges entre acteurs que nous avons besoin de la notion de « droit numérique ».
    Et c’est l’un des apports majeurs de MO3T : nous affirmons que standardiser cette notion de « droit numérique » ouvre un champ des possibles plus vaste, une interopérabilité plus universelle et de meilleures garanties pour le client que la recherche d’un format de fichier universel.

    Bref, si l’on se projette dans l’avenir, l’objectif est que demain vous puissiez avoir un patrimoine numérique de plusieurs téraoctets, acheté/souscrit/loué/emprunté chez des dizaines de vendeurs, hébergé chez plusieurs gestionnaires de clouds, et que cela fonctionne sans restriction de liberté ou de doute sur la pérennité des contenus.

    Dit autrement : si un « droit numérique » existe, il doit être standardisé, porteur de garanties, interopérable et pouvoir circuler entre les acteurs de sorte que le client ne soit jamais prisonnier d’un prestataire qui ne lui conviendrait pas.

    Au passage, nous ne nions pas la très grande valeur pour le marché d’un format de fichier universel, mais d’autres y travaillent (IDPF) et nous n’en faisons pas un prérequis. D’autant plus que MO3T doit pouvoir distribuer des objets numériques qui ne sont pas des fichiers (apps, accès à des sites web…).

    3. Le logiciel libre et les standards : avant tout une question de stratégie industrielle.
    La démarche au sein du projet MO3T est la suivante : définissons d’abord quel est notre besoin technique, et ensuite nous définirons ce qui peut s’appuyer sur des standards, ce qui doit être porté devant des instances de standardisation, ce qui doit être disponible sous licence libre, et ce qui ne doit pas l’être, afin de garantir l’objectif de meilleure diffusion d’un modèle ouvert.

    MO3T utilisera donc autant que possible les standards que cite Hadrien, et y contribuera peut-être.

    • Merci d’avoir pris le temps d’écrire cette réponse très détaillée.

      MO3T tente de régler le problème des droits et c’est très bien, je ne l’ai sans doute pas assez mis en avant. L’approche par spécification, même si elle complexifie le jeu, permet de l’ouvrir et ça aussi c’est intéressant.

      Je crois que ce qui, au fond, me gêne dans MO3T, c’est la modélisation d’une capacité de contrôle perpétuel sur des contenus que nous avons aujourd’hui l’habitude, en tant que lecteur, de voir comme un bien dont on dispose à sa guise après l’achat.

      Le tiers « gestionnaire des droits » rend possibles des modèles toujours plus complexes à comprendre et à maîtriser pour le client et participe ainsi à la transformation de l’acquisition d’un contenu en simple droit sur lequel le détenteur peut encore intervenir.

      C’est la précarisation du contenu qui m’inquiète avec un tel modèle.

      De tels exemples existent avec Amazon, qui est de fait dans les rôles de diffuseur et de contrôleur du modèle MO3T : il peut effacer des fichiers de ses kindle, décider que tel ou tel type de contenu n’est plus acquis en fonction de conditions changeant ultérieurement, etc.

      Je pense qu’à partir du moment où tout devient possible pour un détenteur de droits d’exploitation, la dynamique qui se mettra petit à petit en place sera celle d’une installation de rente, de l’exploitation indéfinie du fond et de la transformation du lecteur de propriétaire en locataire.

      On peut bien conclure, comme je l’ai fait, que c’est au client de choisir le modèle qu’il veut à travers ses achats, il arrive un moment où les conséquences de ce que l’on fait ne sont plus forcément bien claires, surtout quand tous les outils sont en place pour permettre le changement des règles du jeu à tout moment. C’est une situation déséquilibrée, et j’aimerais bien que le pendule ne soit pas trop du côté des ayants-droits…

  6. Ping : TEA ou MO3T : c’est pas pareil ! contribution de TEA « le blog de J-C Garnier

  7. Ping : HTML5 et DRM : pourquoi pas, c’est un moindre mal | le blog de J-C Garnier

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